Fermes forestières 2018-02-01T21:28:03+00:00

On bâtit des fermes forestières

Vers 1800, l’industrie des fourrures est en fort déclin au Québec. L’Angleterre, aux prises avec le blocus de Napoléon, se tourne vers ses colonies pour s’approvisionner en bois. Les bûcherons remplacent les coureurs des bois et la forêt québécoise connaît un second souffle.

Au début du XIXe siècle, l’essence de bois la plus recherchée par la marine britannique est le pin blanc, arbre qui règne en roi et maître dans la forêt mixte québécoise. En cinquante ans, la coupe sélective du pin blanc vide littéralement la forêt québécoise. À l’époque, on croyait la matière ligneuse inépuisable. Les cultivateurs devenaient des bûcherons en hiver, ce qui leur permettait de gagner un revenu d’appoint.

Dans les Hautes-Laurentides, les compagnies forestières MacLaren, Baxter Bowman, Ross et Hamilton, entre autres, établissent un vaste réseau de camps de bûcherons ravitaillés par des fermes forestières. Le long de la Lièvre, les fermes Oxbow (Val-des-Bois), Iroquois (Notre-Dame-du-Laus), de l’Île Longue (Notre-Dame-de-Pontmain), Wabassee et Rouge (Saint-Aimé-du-Lac-des-Îles), de la Montagne (Ferme-Neuve), Tapanee (TNO du Lac-Douaire) et de la Klock (TNO du Lac-Oscar) seront défrichées, puis cultivées. La vallée de la Rouge compte la ferme de Gouin (Brébeuf), d’en Bas (La Conception), du Milieu (L’Annonciation) et d’en Haut (L’Ascension).

La ferme forestière est vitale

Ces fermes sont situées au centre d’immenses concessions forestières parsemées de camps de bûcherons. Les seuls moyens d’accéder à ces territoires sont le canot, le rabaska ou la marche dans des chemins forestiers. Les hommes présents sur les sites d’exploitation forestière doivent être autosuffisants et le territoire doit être occupé à l’année. La ferme forestière devient le grenier des hommes et des animaux du chantier ainsi que l’hôtel des visiteurs. Les chevaux y passent l’été et accompagnent les bûcherons au camp l’hiver. Le magasin de la ferme devient le bureau de poste, parfois la chapelle.

Sur la ferme, il n’y a pas que des cultivateurs. Nous retrouvons un forgeron afin de préparer les fers à cheval ainsi que tous les outils de métal destinés à la ferme et au travail des bûcherons et des draveurs à proximité. Nous retrouvons aussi un sellier, qui s’occupe des selles et de tout le harnachement des chevaux de la compagnie. Plusieurs autres employés et visiteurs œuvrent aussi à la ferme sur une base temporaire ou permanente. Mentionnons que tous les employés de la ferme doivent être en mesure d’en arriver à l’autosuffisance et doivent savoir survivre seuls en forêt en cas de malchance.

Le camp de bûcherons quant à lui doit aussi être autosuffisant. Les hommes y sont prisonniers de la neige tout l’hiver. Les raquettes sont indispensables tout comme les chevaux. Il faut à la fois du bois de chauffage et du bois destiné à l’Angleterre. La coupe se faisant à la main, elle est forcément sélective. À la fin de l’hiver, tout le bois destiné à l’exportation est tiré jusqu’à la rivière par les chevaux. La drave (flottaison du bois) expédie le tout jusqu’à la rivière des Outaouais. Les cageux relient alors les bois en immenses radeaux destinés au port de Québec, d’où il sera expédié en Angleterre.

Les fermes forestières sont donc les seuls établissements permanents de la forêt québécoise au début du XIXe siècle. Les camps de bûcherons sont des villages temporaires érigés là où se trouve le bon bois. Une fois un site exploité, le chantier est abandonné et un nouveau est érigé plus loin. Les sites des chantiers étant temporaires, la ferme forestière fait parfois l’objet d’un dépôt forestier géant, un lieu où sont entreposés les équipements nécessaires aux opérations forestières. Il existe plusieurs petits dépôts dispersés dans la forêt, mais à la ferme forestière, les objets sont aussi réparés lorsque nécessaire.

>>> Carte interactive | Emplacement des principales fermes forestières

La ferme Neuve de la Montagne, aussi appelée la «concerne», a d’abord été l’endroit d’un dépôt forestier destiné à entreposer l’équipement nécessaire aux opérations des chantiers forestiers environnants. L’endroit a ensuite été cultivé, fournissant des aliments aux hommes et aux animaux travaillant sur les chantiers. La fertilité des terres de Ferme-Neuve explique la décision d’exploiter ce terrain.

Déjà en 1875, une carte de John Allen Snow portant sur les rivières du Lièvre et Tapanee (Tapani) montre la « Mountain Farm » de « J. MACLAREN » sur une pointe de la rivière du Lièvre. Quelques points noirs représentent des bâtiments dont, forcément, la ferme Neuve de la Montagne. Lieu de convergence, la ferme Neuve de la Montagne reçoit régulièrement la visite du missionnaire Eugène Trinquier, curé de Notre-Dame-du-Laus, de même que celle des bûcherons en transit entre la maison et les chantiers.

Lorsque les chantiers forestiers s’éloigneront de la ferme, celle-ci deviendra moins utile à la compagnie James MacLaren qui cherchera à s’en départir. C’est à ce moment que Cyrille Lafontaine acquiert la ferme et que son fils Léonard y arrive comme premier colon en 1888. Léonard Lafontaine, pionnier de Ferme-Neuve, épousera en 1896 Marthe Guérin, fille pionnière de Kiamika.

Le mot « concerne » serait une déformation de l’anglais « concern », signifiant « affaires, entreprise, compagnie ». Désignant aujourd’hui le dernier bâtiment restant de la ferme Neuve de la Montagne, le terme aurait aussi désigné, à une époque, l’ensemble des bâtiments de la ferme.

   

La concerne, à Ferme-Neuve. Première maison du village, elle était aussi le bâtiment principal de la ferme Neuve de la Montagne. Parfois, la ferme forestière est devenue le centre du village (Ferme-Neuve, La Conception, L’Annonciation), parfois, elle est devenue une résidence (ferme d’en Haut, L’Ascension), parfois, elle a été laissée à l’abandon (Wabassee, Tapani, Rouge).

Déjà en 1844, John Newman rapporte la présence d’une ferme de la compagnie des frères Bigelow, d’Ottawa, sur la rivière du Lièvre. La ferme Tapani était déjà en opération pour subvenir aux besoins des chantiers forestiers établis à l’est de la rivière du Lièvre sur des ruisseaux se jetant en amont. Plus ancienne que la ferme Neuve de la Montagne, la ferme Tapani sera en opération jusque dans la seconde moitié du XXe siècle.

La compagnie Bigelow étant achetée par la compagnie James MacLaren, celle-ci établit un véritable monopole sur la vallée de la Lièvre et se départit de la ferme Neuve de la Montagne, un peu en aval. La ferme Tapani devient donc, avec les bureaux et entrepôts de Mont-Laurier, un des plus importants carrefours pour toutes les opérations forestières de la compagnie MacLaren dans la vallée de la Haute-Lièvre.

La présence d’une section « Tapanee Farm » dans l’annuaire téléphonique de 1959 témoigne de l’importance de cette ferme sur le territoire situé en amont. Encore aujourd’hui, on peut y voir les vestiges du pont couvert Gareau, porte d’entrée vers les territoires forestiers situés sur la rive est de la rivière du Lièvre et ravitaillés par la ferme Tapani pendant plus d’un siècle.

Tapani ou Tapanee

Le nom est d’origine algonquine. Selon les uns il désigne une variété de cresson, probablement le cresson de fontaine. Mais d’autres affirment que ce mot serait un dérivé de «otaban», qui signifie traîne sauvage, toboggan. La graphie actuelle de Tapani a été approuvée en 1963 mais antérieurement, les formes Tapanee ou Tapany ont été retrouvées.

   

Photo de gauche : La ferme Tapani fournissait en vivres les bûcherons situés aux camps à proximité. Ceux-ci pouvaient
alors effectuer leur travail. Ici, nous avons une machine pour retenir le voyage. En 1937, M. Georges-Paul Poulin s’y assurait
que le bois ne dévalait pas la pente à toute vitesse. Photo de droite : Le vieux camp de la ferme Tapani en 1920.

C’est vers 1835 que MM. Bowman et Bigelow envoient Jos Montferrand défricher les lots qu’ils ont choisis pour construire une ferme forestière, la ferme Rouge. 250 arpents seront alors défrichés autour de l’entrepôt, le reste du terrain étant du pâturage naturel. D’abord cultivée sur la rive ouest, la ferme s’étend progressivement à la rive est de la rivière. De transactions en transactions, la ferme devient finalement la propriété de la James MacLaren & Co. Ltd.

En 1885, le chemin Chapleau, ouvert par le gouvernement du Québec, permet de rejoindre la ferme Rouge par voie carrossable. L’ouverture des cantons à la colonisation marque le début du déclin de la ferme Rouge. En 1895, la ferme est vendue à M. Thomas Victor Pothier dit Varmant. Après en être redevenue propriétaire, la compagnie James MacLaren vend définitivement la ferme en 1941.

De nos jours, il subsiste encore les lettres d’identification de la ferme Rouge sur un des bâtiments de ferme situés sur la rive droite de la rivière du Lièvre ainsi que les ponts couverts jumeaux de Ferme-Rouge. À noter que le toit du pont ouest est un peu plus haut que celui du côté est afin qu’un agriculteur situé juste à côté puisse récolter le foin de l’île et le transporter dans son tracteur. Les efforts de M. Otto Siebert ont aussi été récompensés par la présence d’une statue du sculpteur Roger Langevin représentant le bâtisseur de la ferme, le légendaire Jos Montferrand.

   

Photo de gauche : Les lettres présentes sur le bâtiment aujourd’hui détruit de la ferme Rouge ont été récupérées par un agriculteur du secteur.
Photo de droite : Le bâtiment principal de la Ferme Rouge, ou de la Ferme de la Femme Rouge. À l’époque de la MacLaren, ce bâtiment était à la fois magasin général, bureau de poste et abri.

Vers 1835, Baxter Bowman confie à Jos Montferrand la tâche d’ouvrir la ferme Wabassee sur la rive est de la rivière du Lièvre, dans le canton Dudley, aujourd’hui Lac-du-Cerf.

Au tournant du siècle, la ferme Wabassee est déplacée du côté ouest de la rivière, là où est érigée la route 35 reliant Buckingham et Mont-Laurier. Tout déménage dans le canton Bouthillier (Saint-Aimé-du-Lac-des-Îles) sauf la prise d’eau, que nous pouvons encore voir de nos jours de même qu’une partie du tuyau qui traversait la rivière pour ravitailler la ferme.

Photo de gauche : La ferme Wabassee et ses bâtiments au début du siècle, du temps où elle était située du côté ouest de la rivière. Sur la photo, entre autres, le docteur William Coyle, M. Duberty, M. Bradley (sellier) ainsi que des membres de la famille Duberty. Les bâtiments à gauche: le magasin général et le bureau de poste. Le bâtiment avec l’escalier était la forge. Le deuxième bâtiment était la remise à grains. Le 3e était la laiterie et la glacière. La maison était habitée par la famille Duberty. À droite, on y voit la balance. Photos suivantes : la ferme Wabassee en 1916.

Vers 1870, la compagnie Hamilton Brothers, entrepreneurs forestiers ayant un imposant moulin à scie à Hawkesbury, en Ontario, bâtit la ferme du Milieu, située sur les lots 40 à 49 du rang nord-est de la Rivière-Rouge du canton de Marchand.

La ferme du Milieu est située environ à deux kilomètres au sud de L’Annonciation et est le point de départ du chemin longeant la rivière Rouge sur la rive est jusqu’à la ferme d’en Haut. Un bac permet de traverser sur la rive ouest à la ferme du Milieu et de se rendre à la ferme d’en Bas située entre La Conception et Labelle. Les cartes d’arpentage dressées à la fin du XIXe siècle montrent une « Clearance » (un défrichement) sur la rive ouest de la rivière Rouge en face de la ferme. Sur la rivière Rouge, la compagnie forestière établit chaque ferme sur les deux rives à la fois afin de ravitailler plus facilement les chantiers forestiers se trouvant de chaque côté de la rivière.

L’arrivée de colons dans le canton Marchand pousse la Hamilton Brothers à vendre la ferme du Milieu. En 1880, Émery Chartrand achète la ferme du Milieu. Les familles de cultivateurs qui s’installeront par la suite dans les environs vendront leurs produits à la compagnie Hamilton Brothers, lui facilitant ainsi son approvisionnement.

Ancien bâtiment de la ferme du Milieu à L’Annonciation, Ville de Rivière-Rouge. Photographies prises en 1981.

Vers 1855, la compagnie Hamilton Brothers, entrepreneurs forestiers ayant un imposant moulin à scie à Hawkesbury, en Ontario, bâtissait la ferme d’en Haut, située sur les lots 28 à 32 et une partie du 33 du rang II du canton de Lynch ainsi que sur les lots 29 à 32 du rang II du canton de Mousseau.

La ferme d’en Haut est située au bout du chemin qui remonte la rivière Rouge sur sa rive est depuis la ferme du Milieu, située un peu au sud de L’Annonciation.

Les deux fermes sont situées sur les deux rives de la rivière Rouge et un bac permet aux employés forestiers de la traverser. Cultiver la terre sur les deux rives permet d’éviter de traverser la rivière pour fournir en nourriture les chantiers forestiers situés à une certaine distance dans la forêt.

Avec l’ouverture à la colonisation des cantons Lynch et Mousseau, la ferme d’en Haut devient moins rentable pour la compagnie. En effet, l’entretien de bâtiments par des employés et l’embauche de cultivateurs est bien moins rentable que l’achat des produits issus du travail des colons. Ainsi, en 1886, Ambroise Charbonneau achète la ferme d’en Haut et le bâtiment principal existe toujours aujourd’hui.

La ferme d’en Haut

Extrait, carte du bassin de la Lièvre, de la Rouge, de la Nord,
 de l’Assomption et d’une partie de la Gatineau et de la Mattawin
Dr J. E. Fournier, 1883 (reproduction). Carte tirée de la brochure « Au Nord » parue en 1883, sous les auspices
des Sociétés de colonisation des diocèses de Montréal et d’Ottawa
 et rédigée par G. A. Nantel.